A l’heure où les mêmes causes produisent les mêmes effets qu’au début du XX e siècle, et que le dogmatisme capitaliste refuse toute prise en compte de la réalité économique, il convient de relire et réintégrer ce que Keynes a apporté à l’économie mondiale par sa théorie « révolutionnaire », il y a maintenant près d’un siècle.
Pur produit de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « gauche caviar », cet universitaire de l’establishment anglais aurait pu passer inaperçu pour sa réforme monétaire de la colonie indienne, s’il n’avait défendu par ailleurs (a contrario de la pensée unique du moment) une gestion du Traité de Versailles moins pénalisante pour l’Allemagne vaincue. Il demanda la diminution des réparations de guerre afin de soutenir la jeune démocratie allemande et placer l’Europe dans un système de sécurité collective. Une trop forte ponction contraindrait cet état, soit à affamer sa population, soit à exploser sa modernisation industrielle. Il ne fut pas entendu par ses pairs mais l’avenir lui donna malheureusement raison.
Son impact fut encore plus spectaculaire lors la Crise de 29 et il marqua à ce moment le tournant économique de son sceau. Les économistes conservateurs classiques lurent ce choc comme un accident de trajectoire ; imputant l’effondrement à un manque de souplesse qu’accumulait le marché du travail, et préconisant de laisser les salaires s’adapter à la situation (donc à la baisse). Ce qui permettrait aux entrepreneurs de relancer leur productivité et donc leur recrutement. C’est à ce moment que Keynes démontra pour la première fois que l’économie ne tend pas naturellement vers le plein-emploi et que ses conditions sont rarement réunies dans les économies modernes.
Sur ce contre-pied total des théories académiques, il explique la Crise par l’excès de l’épargne (dû à l’incertitude générale) et la baisse du pouvoir d’achat (dû au chômage de masse).Son constat appelle une action positive de l’Etat dans l’économie.
Keynes montre que le plein-emploi exige un équilibre entre consommation et investissement qui ne peut être assuré par les seuls marchés car il les dépasse : seul l’état en est capable, par une politique d’incitation fiscale et de fixation des taux d’intérêts. C’est l’interventionnisme d’état dans tout ce que condamne le modèle classique.
Le schéma est devenu célèbre : la hausse des salaires entraîne une hausse de la Demande, de la production, et donc du recrutement par les entrepreneurs. Ce cercle vertueux s’appuie sur une politique de la Demande des ménages.
Toutefois, les intérêts privés ne déterminent pas tout (la « main invisible ») car au-delà d’un seuil d’enrichissement personnel, la part du revenu dédiée à la consommation décroît au profit de l’épargne. C’est ici qu’intervient la fameuse relance keynésienne : une injection financière de l’Etat (par la redistribution des revenus) permet de doper la consommation, que ce soit par des politiques de grands travaux ou des dépenses d’investissement publiques. Son calcul montre que la hausse de production induite compense sa dépense initiale de l’Etat (même s’il est vrai que cet « effet multiplicateur » est moins pertinent depuis la globalisation économique).
En outre sa théorie montre que le paramètre essentiel est la volonté d’embauche des entrepreneurs (leur état d’esprit).Keynes l’appelle Principe d’incertitude : le marché du travail seul ne conditionne pas tout, et le système économique ne peut s’auto-réguler . « L’essentiel se situe dans la sphère des croyances » dit-il (cf un billet précédent sur l’aberration de cloisonner l’économie, des sciences humaines…).On aura compris que sa conception économique se fonde sur la Moralité (curieux écho actuel), et il fait le pari que l’essor des activités économiques conditionnera l’essor des activités sociales.
Quoi qu’il en soit la condition sine qua non de son modèle est de maintenir la Demande à un niveau satisfaisant. C’est ce qu’avait permis Ford à cette époque en rémunérant ses salariés de manière à ce qu’ils puissent se payer ses voitures. Keynes est bien l’instigateur du New Deal, puis des 30 Glorieuses, par l’Etat Providence, et la fixation des taux d’intérêt et du solde budgétaire.
Car son économie est fondamentalement politique, c’est-à-dire affaire de choix. Celui du modèle capitaliste (soi-disant naturel) ou le sien qui s’adapte à la REALITE de la situation (loin de tout dogme capitalistique).
Résultat : ce qui au départ était théorisé pour enrayer la menace d’une révolution communiste fut l’une des plus grandes progressions de la condition ouvrière et paysanne, un nouveau rapport de force créé par les syndicats ouvriers, et un esprit progressiste général sur l’Occident au lendemain de la 2nde Guerre Mondiale.
L’inflation des années 70, et la révolution conservatrice initiée par Reagan et Thatcher (via la baisse de l’imposition des plus riches notamment), détruisirent les principes solidaires qui étaient à la base du keynésiannisme . Donnant lieu à une situation d’actualité : baisse de la croissance, chômage de masse, globalisation libérale menaçant les institutions protectrices, et inégalité sociale.
En France, après Mendès, Rocard puis Jospin se sont inspirés de cette théorie politico-économique au grand damne des partisans du laisser-faire .Ceux-là même qui sont finalement les vrais dogmatiques idéologiques ;car comment faire plus pragmatique que par ce que Keynes résume de son modèle : « L’essentiel pour un gouvernement n’est pas de faire un peu mieux ou un peu plus mal ce que des individus font déjà, mais de faire ce qui n’est pas fait du tout » !!
Enfin, ouvrons la réflexion par quelques constats objectifs. L’endettement de l’état américain s’est envolé par la baisse des revenus induite par les cadeaux fiscaux aux classes fortunées, mais aussi par la précarisation du travail .Celle-ci entraîne une baisse de la part des salaires dans le PIB et une hausse de l’endettement particulier pour maintenir le niveau de consommation personnel. La consommation se trouve finalement maintenue sous perfusion par l’endettement contraint des ménages. « Aux E.U, la part des salaires dans le revenu national atteint son plus bas niveau depuis 1929 » (Les Echos,09/10/06).Même en Angleterre, selon l’étude de Sabatier, la dette des ménages représente 160% du revenu global disponible et sans son augmentation l’économie britannique serait en récession depuis 2002.
Par ailleurs le FMI dans son dernier rapport annuel constate : « Au cours des 2 dernières décennies, il y a eu un déclin certain de la part du revenu allant au travail .La baisse est très massive et atteint 10% aux E.U et au Japon. »
Si on appliquait les mesures tape à l’œil de « fermer les robinets de la dette », cela équivaudrait à une récession inéluctable. La seule solution passe par s’attaquer à la CAUSE du problème et non à ses conséquences. Car on sait bien qui serait le premier à en payer les pots cassés.
Et pour ceux qui doutent encore que nous puissions être concernés par ces problèmes anglo-saxons, citons Patrick Artus : « Dans la zone euro, sur les 10 dernières années, la dette privée est passée de 75%, à 145% du PIB. Sans la hausse de la dette des ménages, la croissance de la zone euro serait nulle depuis 2002. »
On voit ici les limites de la politique de l’Offre (que l’on pourrait analyser aussi par l’outil monétaire de la BCE, à un niveau extra-national). Faut-il attendre la Crise de 2009 pour prêter l’oreille aux néo-keynésiens ?